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IMAGINE

Les origines magiques de la science

Mis à jour : avr. 14


"Plongeons donc plus en détail* dans la période de l’histoire qui a vu l’émergence et la formalisation de la science occidentale.


Nous sommes en 1277. L’évêque de Paris condamne une longue liste « d’erreurs », dont cette affirmation : « rien n’arrive par hasard, tout se produit selon la nécessité » (1). L’enjeu est de taille : le risque est de voir la philosophie (qui, à l’époque, englobe les sciences), s’affranchir de son statut de servante de la religion. De fait, comme nous le savons, elle va s’émanciper tout au long des XIIe et XIIIe siècles, avec grande lenteur. Le christianisme exerce une telle pression culturelle que les penseurs se cachent, trouvent mille manières détournées d’exprimer leur vision du monde, déjà basée sur l’observation. Ils restent par ailleurs très croyants, ce qui les mène à des contorsions plus que vastes pour concilier leur foi avec leurs observations relatives à l’ordre rationnel de la nature. Pendant toute la période médiévale, religion, philosophie, science et magie sont étroitement mêlées, notamment par la pratique intense de l’alchimie (qui, en Occident, verra son apogée à la Renaissance).

A cette époque, les intellectuels font, sauf exception, partie d’ordres ou de mouvements religieux : l’allemand Albert Le Grand, Dominicain et précurseur de la science moderne par son affirmation de l’importance de l’observation et de l’expérience, est théologien et philosophe. Plusieurs traités occultes lui sont attribués – pour lui, les sciences occultes sont des savoirs authentiques - et il est historiquement reconnu qu’il était très ouvert à la magie. Il distingue alors la « magie démoniaque », condamnable, de la « magie acceptable » par un chrétien.

En effet, pour les chrétiens de cette période, si, au plan théologique, la « magie noire » (entendue comme recourant à des forces obscures) apparaît comme une forme d’anti-religion intolérable, la magie reste globalement très acceptée dans la mesure où, pratiquée par le « petit peuple », artisans, paysans, soldats, elle vise à améliorer leur quotidien. (...). Les chrétiens les plus progressistes mettent en avant le fait que l’Evangile lui-même décrit les merveilleux pouvoirs de la magie par trois mages guidés par les astres.

François d’Assise, (1181-1226, fondateur de l’ordre des Franciscains (2)), lui, occupe une véritable place dans l’histoire des sciences : il va contribuer à former une nouvelle image de la nature à laquelle il redonne l’importance d’être étudiée en tant que telle et de façon réaliste. L’un des pères de la méthode scientifique, Roger Bacon (1214-1292), également Franciscain, annonce l’avènement de la science expérimentale du fait même qu’il a un goût très prononcé pour les sciences… occultes. Connu pour son érudition, sa science prodigieuse, à la fois philosophe, savant et alchimiste, c'est aussi un grand penseur ésotérique.

A cette époque, les magiciens étaient des pragmatiques qui enquêtaient sur la nature comme auprès des paysans et autres guérisseurs, détenteurs de ses secrets. Roger Bacon avait perçu un des fondements de la pensée médiévale : la magie était une pratique définie, aux objectifs d’efficacité formalisés (l’efficacité pratique est un critère de reconnaissance de la « magie acceptable »), dont la technicité était fondée sur l’expérience). C’est ainsi que Roger Bacon participa en toute discrétion à une véritable révolution, que Thomas d’Acquin (3) (1125-1274) lui-même nommait « scientia experimentalis » : annoncer l’apparition d’un nouveau type de savoir, basé sur l’observation (l’expérimentation), c’était déjà s’attaquer au pouvoir des théologiens.

C’est à cette période que la sémantique du mot « expérimentation » (4) évolue vers un sens nouveau : d’explorations empiriques (des secrets de la nature), il commence à devenir un projet délibéré de contrôle par des tests de la validité des savoirs. Il faudra néanmoins encore beaucoup de temps (plusieurs siècles, au moins jusqu’à l’époque de Galilée) pour que la science expérimentale sorte de son statut d’annexe aux savoirs nobles qui restent principalement la théologie et la philosophie. Une chose est sûre, c’est dans l’inspiration et possiblement dans ses connaissances des processus ésotériques que Roger Bacon puise en plein XIIIe siècle l’intuition des avions, des sous-marins, des bateaux à moteur et des machines de guerre ultraperformantes qu’il décrit avant tant de précision dans ses écrits, bien avant Léonard de Vinci.

C’est à cette époque que nous trouvons aussi les fondements de la dichotomie d’approche entre la culture occidentale et la culture orientale : à ce moment-là, l’Occident s’éloigne de la dimension contemplative de la religion. Tandis que l’Orient poursuit cette tradition, l’Europe chrétienne, à l’époque phare de l’Occident, se convertit aux idéaux d’expansion économique, de conquêtes et commence à considérer la valeur de l’action. Elle invente d’ailleurs le terme « Ingeniator » dès le XIe siècle. L’Eglise de l’Occident latin découvre donc les vertus spirituelles de l’action. Le travail, jusque-là perçu comme un châtiment devient un moyen positif d’obtenir son salut.

Nous verrons plus loin* en quoi cet éloignement culturel entre un Orient de tradition contemplative et un Occident lié aux valeurs de l’action (dans tous les sens du terme), a des conséquences directes sur notre vision du monde actuelle, y compris sur le plan de la santé.

Quelques siècles plus tard, en pleine Renaissance, un autre Bacon, Francis (1561-1626), conduira une réflexion approfondie sur la nature d’une science nouvelle dont l’Europe a besoin : une science qui donne aux hommes le moyen d’être utile au bien de l’humanité.*


*Extrait du livre Le souffle du vent.


(1) L’exemple est tiré du livre La revanche des sorcières, l’irrationnel et la pensée scientifique – Pierre Thuillier.


(2) Voir l’excellent roman historique « Le nom de la rose », d’Umberto Eco, parfaitement documenté.

(3) Thomas d’Acquin était dominicain. L’une de ses recherches était de répondre aux objections faites au catholicisme par la modernité.


(4) On peut également citer le pape Jean XXI, messager précurseur connu de notre science expérimentale, qui fait paraître un ouvrage médical très célèbre en son temps : « Le trésor des pauvres » dont les recettes font appel à diverses formes de magie et qui reconnaît l’influence astrale.

Je t'invite à découvrir ma série sur la nature de la réalité.


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